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	<title>Ligne 1 - Chapeau melon et livres en cuir</title>
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	<description>La littérature sous toutes ses formes</description>
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		<title>Concorde</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 20 Sep 2017 12:05:07 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
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		<category><![CDATA[littérature française]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il gravit les marches du métro d’un pas décidé et se rue presque à l’air libre. La proximité du musée du Jeu de Paume fait remonter en lui les souvenirs [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Il gravit les marches du métro d’un pas décidé et se rue presque à l’air libre. La proximité du musée du Jeu de Paume fait remonter en lui les souvenirs des clichés de Diane Arbus, André Kertész ou Vivian Maier, des photographes qui l’ont bouleversé, chacun pour une raison particulière. Il se rappelle dans quelles circonstances et avec qui il a visité ces expositions et reste quelques instants perdu dans ses pensées. Puis revient à lui brusquement : il n’a pas le temps pour la nostalgie, il est attendu.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s’engage dans la rue de Rivoli tout en longeant le jardin des Tuileries. Bientôt l’été et, avec lui, la grande roue, les stands de jeux, les manèges, qui reviendront s’établir ici, faisant la joie des petits comme des grands. Même seul, il tâchera d’y aller cette année.</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques mètres encore et il traverse la rue, s’engouffre sous les arcades et s’arrête devant le numéro 228. De l’extérieur, le bâtiment passe presque inaperçu, sa façade de style haussmannien se confondant volontiers avec celle des immeubles voisins. Il est salué par le groom, en costume noir, chapeau rond caractéristique et gants blancs, gravit les trois marches, pousse la porte tournante et parvient dans le hall d’entrée. Il est venu l’année dernière à la même époque et pourtant : le faste du lieu le saisit une nouvelle fois. Une profusion de colonnes, de miroirs et de fauteuils de style Louis XVI l’accueille et il se sent propulsé dans un autre temps. S’il pouvait choisir, il s’imaginerait au début du XXe siècle, à côtoyer tous les grands de ce monde qui ont établi ici leurs quartiers parisiens. Il se dirige vers le comptoir en foulant, au sol, une splendide mosaïque de marbre.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Bonjour Monsieur, bienvenue à l’hôtel Meurice. Que puis-je faire pour vous ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ Bonjour, j’ai réservé une table au restaurant Meurice.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Bien sûr Monsieur, je vais prévenir le restaurant. C’est à quel nom ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ Julien Davenne.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Julien Davenne</em>, du nom du héros veuf du film de Truffaut, <em>La chambre verte</em>. Un patronyme qui pour lui prend tout son sens, qu’il utilise régulièrement depuis des années, mais qui demeure suffisamment confidentiel pour ne pas éveiller les soupçons chez ses interlocuteurs. Un appel est passé puis, dans la minute, le maître d’hôtel, costume trois pièces bleu marine, la raideur en étendard, vient à sa rencontre, se présente avec tout le cérémonial que requiert sa fonction puis le conduit à une table ronde, placée le long d’une fenêtre.</p>
<p style="text-align: justify;">Quel cadre magnifique ! pense-t-il en regardant autour de lui. Les lustres de cristal rivalisent de splendeur avec les marbres, les bronzes les fresques sur les murs et au plafond, dans une harmonie subtile d’or et de blanc. Tout cela produit sur lui un sentiment de déférence, telle que celui qu’il peut avoir en pénétrant dans un lieu sacré. D’ailleurs, les autres clients semblent au diapason : ne parviennent jusqu’à lui que de lointains chuchotements et bruits de couverts.</p>
<p style="text-align: justify;">Il prend connaissance du menu puis, à peine quelques minutes plus tard, le maître d’hôtel vient s’enquérir de son choix.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Ce sera le tourteau, suivi du tronçon de turbot, blettes et coquillages.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Très bien Monsieur. Et pour finir ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ Je prendrai le baba au rhum.</p>
<p style="text-align: justify;">Le maître d’hôtel a à peine tourné le dos qu’une jeune femme fait son apparition et dépose sur la table encore immaculée un panier de pains – blanc, complet, au sésame, au pavot, aux céréales, aux noix, il y en a vraiment pour tous les goûts – et du beurre. L’alliance est divine, à mille lieux des tartines qu’il se prépare chaque matin.</p>
<p style="text-align: justify;">Les amuse-bouches arrivent à leur tour, la farandole de légumes cuits sur des rochers de sel et accompagnés d’une tapenade maison – à se damner – puis le médaillon de chèvre au miel – un régal. Dès qu’il termine son verre d’eau, un chef de rang surgit à pas feutrés d’on ne sait où pour le resservir, puis repart aussi discrètement qu’il est arrivé.</p>
<p style="text-align: justify;">L’entrée est une merveille pour les yeux et les papilles. Le tourteau est enveloppé dans de fines lamelles de courgettes surplombées d’un zeste de pamplemousse, et accompagné de caviar gold et d’une de ses pinces. Sans oublier deux fines tranches de pain incrustées de courgettes et de corail. Le tout compose un véritable tableau dans les tons vert, rouge et or. Et la saveur en bouche est grandiose. Le plat le laisse sur son petit nuage. Le turbot, cuit à la vapeur, est servi avec ses tiges rouges de blette et une ronde de coquillages, tous plus succulents les uns que les autres. Il prend le temps de savourer chaque plat, il sait qu’il s’est engagé dans un marathon gustatif, il lui faut rester raisonnable. A chaque mets, il sort son téléphone et prend une photo, en douce, tel un touriste ou un simple gastronome. Il ne faut pas oublier ce qu’il a goûté, surtout.</p>
<p style="text-align: justify;">Le sublime baba au rhum est précédé d’une ronde de sorbets acidulés qu’il déguste lentement. A la fin du repas, il s’attarde quelques minutes et tente de regrouper ses impressions. Il passe en revue, mentalement, la qualité des produits, la maîtrise des cuissons, la créativité, le rapport qualité-prix et la régularité. A son arrivée, le maître d’hôtel lui a présenté les produits utilisés, leur provenance. Bon point. Le turbot était-il parfaitement cuit ? Et la présentation était-elle digne de celle qui l’a subjugué dans un autre palace le mois dernier ? L’ensemble valait-il le prix affiché ? Rassembler ses idées. Ne pas se laisser influencer par le cadre et le service, en tous points parfaits ici, mais qui ne sont pas pris en compte.</p>
<p style="text-align: justify;">Il règle la note, traverse le somptueux hall d’entrée dans l’autre sens et se retrouve dehors, dans un concert de klaxons. Il fait quelques mètres avant de trouver refuge dans un café qu’il a repéré au préalable. Là, à l’abri de tous, il peut sortir son carnet et prendre des notes, enfin. Seul son stylo pourrait le trahir : la mention « Guide Michelin » y est inscrite sur la tranche, en fines lettres dorées.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Tuileries</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 03 Jun 2015 09:37:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 1]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Il était arrivé à Paris depuis une semaine. Dans son petit village de Haute-Garonne, il ne pouvait espérer trouver une place de serveur en plein mois de mars. Saint-Bertrand-de-Comminges continuait à se vider de ses habitants et son château médiéval ne parvenait plus à retenir les touristes en dehors de la période estivale. Bruno venait de se séparer de sa femme Elodie avec qui il avait monté une petite crêperie, en plein cœur de la ville rose. Si elle avait choisi de rester dans leur appartement, pour lui, il en aurait été de toute façon hors de question. Il n’aurait pas supporté d’affronter tous les matins la multitude de souvenirs qu’ils s’étaient construits ensemble. Il était retourné chez ses parents. Dans leur couple, c’était lui, le sentimental, voilà tout.</p>
<p style="text-align: justify;">Son cousin Fabien lui avait parlé d’une place de garçon de café qui venait de se libérer dans le jardin des Tuileries : le cadre était agréable, les clients, des touristes qui se montraient peu avares en pourboire, et surtout, il lui fallait changer d’air, et vite.</p>
<p style="text-align: justify;">Une pile de CV sous le bras, quelques vêtements jetés à la hâte dans un sac de sport, et il avait sauté dans le premier avion pour Paris.</p>
<p style="text-align: justify;">Son entretien au <em>Café Tuileries</em> s’était parfaitement passé. Son patron, un Auvergnat, l’avait immédiatement mis à l’aise et souhaitait le faire commencer dès le lendemain. Mais surtout, Bruno avait été impressionné par la beauté du lieu. Il en avait un peu honte mais malgré ses précédentes – quoique rares – visites dans la capitale, ce jardin lui demeurait encore inconnu. Ses grandes et larges pelouses parfaitement entretenues, ses fontaines, son musée…Le café lui-même avait du cachet, avec sa devanture blanche et rouge et ses dizaines de tables en fer forgé blanc, disposées autour de l’un des deux petits bassins ronds. Le printemps était au rendez-vous cette année et même si ce n’était qu’un frémissement, il le sentait, la nature commençait déjà à reprendre ses droits.</p>
<p style="text-align: justify;">La semaine s’était déroulée sans fausse note. Ses collègues l’avaient bien accueilli parmi eux et un groupe d’Américains lui avait même laissé un pourboire de 10 euros. Il y avait juste un autre serveur dont il s’était immédiatement méfié. François, la cinquantaine bien sonnée, l’air maladif et les joues rouges, lui avait lancé des regards mauvais dès son arrivée. Bruno le soupçonnait même d’être à l’origine de la disparition d’un billet de cinq euros sur l’une de ses tables, le premier jour. Il était là depuis quelques mois, mais comme il fuyait toute discussion, personne ne savait qui il était ni d’où il venait.</p>
<p style="text-align: justify;">En ce samedi de la fin du mois de mars, Bruno était de bonne humeur et comptait les heures jusqu’au soir. Il se rendrait à l’anniversaire du frère de Fabien et profiterait le lendemain d’un jour de repos plus que mérité. S’il aimait travailler au soleil – ce début de printemps était particulièrement éclatant et la température avait allègrement dépassé les 20 degrés – les heures étaient longues, pleines de clients exigeants.</p>
<p style="text-align: justify;">Vers 18h – plus que deux heures à tenir ! – il servit deux bières à deux jeunes gens entre lesquels il pouvait percevoir une forte attirance, mâtinée de retenue. A tel point qu’il en déduisit qu’il devait s’agir de l’un de leurs premiers rendez-vous. Elodie et lui s’amusaient souvent à essayer de deviner la nature des relations qui unissaient les clients de la crêperie. Ils n’avaient généralement pas de réponses à leurs suppositions, mais se lançaient quand même dans des théories créées à partir des mots saisis ou des gestes volés. Il chassa ces pensées de son esprit et se dirigea vers une autre table de sa zone. Toutes les tables du café avaient en effet été regroupées par zones, puis chacune assignée à un serveur. Comme ses collègues, Bruno était responsable de l’encaissement de ses tables. S’il y trouvait un pourboire, c’était à lui de l’empocher et à personne d’autre. Pas question ici de se partager quoi que ce soit. Contrairement à la crêperie, régnait le chacun pour soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Il débarrassa une nouvelle table et, alors qu’il remettait les chaises en place, il vit le petit couple se lever pour partir, sans avoir réglé. Il hâta le pas pour les rattraper : le prix des consommations serait immédiatement déduit de sa paye, déjà loin d’être mirobolante.</p>
<p style="text-align: justify;">« Excusez-moi, vous avez oublié de me régler.</p>
<p style="text-align: justify;">Les deux amoureux se retournèrent.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah désolés, nous avons payé directement après de l’un de vos collègues.</p>
<p style="text-align: justify;">— Un collègue ?</p>
<p style="text-align: justify;">Bruno n’en croyait pas ses oreilles. Le système des zones était suffisamment clair pour que chacun s’occupe de ses propres tables. Il se reprit rapidement.</p>
<p style="text-align: justify;">— Pouvez-vous me dire comment il est ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Assez maigre, les joues un peu rouges….</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah je vois, les coupa-t-il malgré lui. C’est vraiment incroyable de faire ça !</p>
<p style="text-align: justify;">Bruno était tellement choqué par cet acte de malveillance qu’il en avait presque les larmes aux yeux. Ce n’était que dix euros de perdus, mais au-delà de la somme, il ne supportait pas l’idée qu’on puisse vouloir lui faire du mal, sans raison.</p>
<p style="text-align: justify;">— Comment ça ? demanda le jeune homme.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ca fait une semaine que je travaille ici et ce n’est pas la première fois qu’il me fait ça. Je viens du Sud et franchement, c’est dur ici.</p>
<p style="text-align: justify;">Devant l’air contrit des deux jeunes, Bruno s’en voulut de s’être épanché de la sorte. Il les salua rapidement et repartit vers le café. En chemin, il croisa François qui esquissa un sourire narquois. C’en était trop : qu’avait-il fait à ce type pour qu’il puisse chercher à le voler ? Cette fois-ci, il l’avait démasqué, mais qui sait combien de fois dans la semaine il s’était fait avoir, comme un bleu ? On lui avait dit que Paris était une ville difficile, que les gens étaient durs, qu’il ne s’y ferait pas d’amis. Il n’avait pas voulu croire tous ceux qui l’avaient mis en garde, mais peut-être étaient-ce eux qui avaient raison ?</p>
<p style="text-align: justify;">Il était à deux doigts de jeter son tablier lorsqu’il vit le petit couple se diriger vers lui. La jeune fille déposa une pièce dans sa main et lui glissa, avant de tourner les talons :</p>
<p style="text-align: justify;">« C’est pour vous, et tenez bon ! ».</p>
<p style="text-align: justify;">Le sourire aux lèvres, il repartit vers de nouveaux clients.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Les Sablons</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 03 Jun 2015 09:08:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 1]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le boulevard Maurice Barrès a la particularité, comme les autres voies qui longent les bois de Paris, de n’être occupé que d’un côté. Seuls les numéros pairs ont ici droit [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Le boulevard Maurice Barrès a la particularité, comme les autres voies qui longent les bois de Paris, de n’être occupé que d’un côté. Seuls les numéros pairs ont ici droit de cité, et la majorité de leurs habitants jouissent d’une vue imprenable sur le Bois de Boulogne. Le week-end, de nombreuses familles se retrouvent au Jardin d’Acclimatation, à deux pas. Je me souviens de ce jardin comme si c’était hier. Les animaux de la ferme, le Dragon, le labyrinthe des glaces, la rivière enchantée… Quand mes parents me prévenaient, au début de la semaine, que nous nous y rendrions le dimanche suivant, je ne pensais plus qu’à cela. Aux manèges. Aux miroirs déformants. A la maison inversée… A tel point que je devenais obnubilée par ce lieu. Mais avant cela, il fallait aller voir la tante Denise. C’était une sorte de marché que j’avais conclu, à 8 ans, avec mes parents, las de me voir piquer des colères chaque fois que le nom de ma grand-tante était prononcé.</p>
<p style="text-align: justify;">Je détestais aller dans son appartement, situé dans l’un des immeubles les plus anciens et défraîchis du boulevard. Les murs décrépis, les objets recouverts de poussière, les tables ornées de napperons en dentelle auxquels il était interdit de toucher… Tout produisait sur moi une intense sensation de malaise. Je parvenais à me contenir un temps puis, généralement au bout d’une heure, je me mettais à tanner mes parents et finissais par hurler.</p>
<p style="text-align: justify;">Cela devait faire 15 ans que je n’avais pas remis les pieds à Neuilly. La dernière fois, c’était à la mort de Denise. Ma mère avait insisté pour que je l’accompagne dire adieu à cette tante qu’elle avait connue drôle et fantasque, et que je n’avais vu que rabougrie et mutique.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque je réalisai que le cabinet de Jean-Philippe Perche se trouvait dans le quartier où j’avais passé une partie de mon enfance, le dernier souvenir de ma tante, étendue sur son lit une place dans sa robe en velours noir, les yeux fermés, me traversa l’esprit. Mais je ne prêtai pas plus d’attention que cela à la coïncidence. Ce n’est qu’en arrivant devant le numéro 60 et en voyant les façades des constructions voisines que je reconnus l’endroit : l’immeuble, désormais flambant neuf, était difficilement identifiable et pourtant, c’était bien celui de Denise ! Un peu sonnée, je me dépêchai malgré tout de pénétrer dans le hall. Je trouvai sans peine la lumière et sursautai devant les changements qui y avaient été apportés. Autrefois pièce minuscule aux murs lambrissés, l’entrée avait pris des dimensions impressionnantes et était désormais entièrement parée de marbre. Mais malgré la beauté du lieu, la sensation de malaise que je croyais disparue depuis 15 ans refit brutalement son apparition. Etait-ce l’appréhension de participer à ma première séance d’hypnose ?</p>
<p style="text-align: justify;">A l’époque, je voulais arrêter de fumer et j’avais déjà tout essayé – sans succès. Un an auparavant Marlène, une collègue de l’agence, m’avait parlé de l’hypnose, qui faisait des miracles, selon elle. Un peu effrayée par l’idée, je n’avais pas donné suite, Marlène avait quitté l’agence pour d’autres horizons, le temps était passé… et je fumais toujours. Alors un soir, prise d’une nouvelle quinte de toux, je décidai de jeter mon paquet et d’appeler l’hypnotiseur dont j’avais conservé la carte.</p>
<p style="text-align: justify;">Je me retrouvai donc trois mois plus tard – M. Perche était un hypnotiseur à succès – dans l’immeuble de ma tante Denise. Lorsque je sonnai à l’interphone, après ce que j’espérais être ma dernière cigarette, une voix féminine m’indiqua le 3<sup>e</sup> étage. Ce n’est qu’en arrivant sur le palier et en voyant que la porte de gauche était entrouverte qu’une angoisse sourde s’empara de moi. Elle s’amplifia à mesure que je m’approchai de l’appartement dans lequel j’avais passé, enfant, tant d’après-midi.</p>
<p style="text-align: justify;">Je poussais la porte et je reconnus tout. Le papier peint jauni avait été bazardé, la vieille moquette retirée, les meubles changés, mais c’était bien la même petite entrée donnant sur un large couloir, le même double séjour où une jeune femme, blouse blanche et chignon serré, m’invita à entrer. Alors que j’étais assise tout au bord d’un fauteuil, dans cette grande pièce baignée de lumière, chaque minute qui passait augmentait mon mal-être. J’avais le souffle de plus en plus court. Un mal de crâne s’empara de moi et mes mains devinrent moites, presque mouillées. Et ce Jean-Philippe Perche qui n’arrivait pas… Au bout de 10 minutes d’attente, au bord du supplice, je me levai d’un bond, traversai le couloir, et claquai la porte sans un mot. Je dévalai les escaliers et me retrouvai à l’air libre. Je donnerais beaucoup pour revivre la sensation de plénitude de ce moment. Un mélange d’extrême bien-être et de soulagement, comme si, en m’enfuyant de là, j’avais échappé à quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne sais pas ce qui m’attendait là-bas, et je ne le saurai jamais. En revanche, je n’ai plus jamais retouché à une cigarette de toute ma vie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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