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	<title>Histoires de métro - Chapeau melon et livres en cuir</title>
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	<description>La littérature sous toutes ses formes</description>
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	<title>Histoires de métro - Chapeau melon et livres en cuir</title>
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		<title>Arts et métiers</title>
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		<pubDate>Thu, 12 Oct 2017 08:57:42 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il y a pensé toute la nuit. Toute la nuit mais pas seulement : cela fait des mois que les contours de cette journée se précisent dans son esprit. Des mois [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Il y a pensé toute la nuit. Toute la nuit mais pas seulement : cela fait des mois que les contours de cette journée se précisent dans son esprit.<br />
Des mois qu’il l’attend et qu’il la redoute.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand la sonnerie de son portable retentit, il a déjà les yeux grand ouverts et reste quelques instants à fixer le plafond.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le lit à côté de lui, sa femme, Sylvie, l’esprit encore embrumé, les membres engourdis et les yeux mi-clos, met du temps à émerger.</p>
<p style="text-align: justify;">Lui a les idées très claires. Il sait ce qu’il doit faire, dans quel ordre et à quel rythme.<br />
En quelques secondes, il est debout.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle se love encore quelques instants dans les draps, s’étire de tout son long, se frotte les yeux et se risque à demander (en général, mieux vaut attendre qu’il ait bu sa grande tasse de café noir pour entamer une discussion) :</p>
<p style="text-align: justify;">« Charles, est-ce que ça va ?</p>
<p style="text-align: justify;">─ Parfaitement bien, répond-il en se hâtant de remonter les stores. Puis il ajoute, après un silence : Peut-être un peu stressé. »</p>
<p style="text-align: justify;">Et fonce sous la douche, ôtant à sa femme toute possibilité de le réconforter.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand Sylvie, encore en peignoir, le rejoint dans la cuisine, Charles est déjà tiré à quatre épingles, le visage penché vers le texte qu’il lira ce soir.</p>
<p style="text-align: justify;">« Tu n’as plus besoin de le relire mon chéri, tu le connais par cœur !</p>
<p style="text-align: justify;">Il lève les yeux vers elle et manque de s’étrangler :</p>
<p style="text-align: justify;">─ Comment ça, tu n’es pas habillée ? Mais qu’attends-tu ?</p>
<p style="text-align: justify;">Il a beau savoir qu’elle serait moins investie que lui dans l’événement, sa décontraction l’exaspère.</p>
<p style="text-align: justify;">─ Dépêche-toi, par pitié ! Nous devons y être dans une heure ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Trente minutes plus tard, Sylvie fait son entrée dans le salon, parée de sa robe bleue en dentelle et de ses bijoux les plus précieux. A peine le temps de lui dire qu’elle est belle qu’ils se retrouvent déjà dans le taxi, en direction du 3<sup>e</sup> arrondissement. Alors qu’ils remontent le boulevard de Belleville, Charles ne peut s’empêcher de repasser en revue les moindres détails de cette journée. Il a tellement envie que tout soit parfait… Même s’il n’a pas revu Noëlle, son ex-femme, depuis plusieurs années, il souhaite oublier les tensions et jouer le jeu de l’harmonie familiale, il l’a promis à Julia. Le taxi traverse la place de la République, emprunte la rue de Turbigo et arrive bientôt devant le métro Arts et métiers.</p>
<p style="text-align: justify;">« Arrêtez-vous là, je vous prie », demande-t-il en apercevant son frère Emmanuel sortir de la bouche de métro.</p>
<p style="text-align: justify;">La vision de son petit frère tant aimé l’apaise un court instant. Il s’extrait de l’habitacle, Sylvie sur ses talons.</p>
<p style="text-align: justify;">« Alors c’est le grand jour ! lui dit Emmanuel en le prenant dans les bras.</p>
<p style="text-align: justify;">─ Ne m’en parle pas… » répond Charles, presque au bord des larmes.</p>
<p style="text-align: justify;">Plus ils approchent de l’église, plus Charles a le cœur qui bat vite. Devant eux, des groupes se forment, parmi lesquels il reconnaît des amis du lycée et d’école de Julia. Il serre fort la main de Sylvie pour se donner du courage. Encore quelques mètres et ils parviennent rue Saint Martin, devant la Paroisse Saint-Nicolas des Champs.</p>
<p style="text-align: justify;">Cela fait une dizaine d’années qu’il n’y a pas mis les pieds et pourtant : les images des messes de minuit à Noël, du baptême de Julia, de sa première communion, de tous ces événements heureux lorsqu’ils étaient encore une famille se présentent à lui aussi distinctement que si tout cela avait eu lieu la veille.</p>
<p style="text-align: justify;">Ca va être encore plus difficile que je ne le pensais, se dit-il.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s’approche de l’entrée de l’église pour accueillir les convives, pendant que Sylvie et Emmanuel vont s&rsquo;installer à l’intérieur. Ses saluts sont mécaniques, ses sourires forcés. Même Noëlle, en beauté et chapeautée, n’a droit qu’à un vague bonjour. Les cloches se mettent à sonner et les derniers retardataires se précipitent pour prendre place sur les chaises du fond, encore disposnibles. La mère de Raphaël descend la nef pour venir à sa rencontre.</p>
<p style="text-align: justify;">« Ils se font attendre, n’est-ce pas ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Alors que Charles esquisse un sourire, le regard fixé vers la rue, deux voitures racées s’arrêtent enfin dans un crissement de pneus.</p>
<p style="text-align: justify;">De la première, sort Raphaël, costume bleu cobalt, nœud papillon, les cheveux laqués et la barbe rasée de près. Il salue Charles et embrasse sa mère. Lorsque l’orgue commence à jouer le Canon de Pachelbel, les différents protagonistes entrent en scène. A cet instant, la porte latérale de la seconde voiture s’ouvre. Charles aperçoit les chaussures blanches, la robe ivoire délicatement dentelée, le bouquet bleuté puis le voile. Il en a le souffle coupé. Elle est ravissante.<br />
Julia s’avance vers lui, l&rsquo;air heureux. Il tente de retenir sa lèvre supérieure qui commence à trembler mais ses yeux en profitent pour déverser un torrent de larmes au moment où Julia l’embrasse.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui est l’un des jours les plus importants de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, il va marier sa fille.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Concorde</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 20 Sep 2017 12:05:07 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 1]]></category>
		<category><![CDATA[hôtel]]></category>
		<category><![CDATA[littérature française]]></category>
		<category><![CDATA[métro]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Il gravit les marches du métro d’un pas décidé et se rue presque à l’air libre. La proximité du musée du Jeu de Paume fait remonter en lui les souvenirs des clichés de Diane Arbus, André Kertész ou Vivian Maier, des photographes qui l’ont bouleversé, chacun pour une raison particulière. Il se rappelle dans quelles circonstances et avec qui il a visité ces expositions et reste quelques instants perdu dans ses pensées. Puis revient à lui brusquement : il n’a pas le temps pour la nostalgie, il est attendu.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s’engage dans la rue de Rivoli tout en longeant le jardin des Tuileries. Bientôt l’été et, avec lui, la grande roue, les stands de jeux, les manèges, qui reviendront s’établir ici, faisant la joie des petits comme des grands. Même seul, il tâchera d’y aller cette année.</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques mètres encore et il traverse la rue, s’engouffre sous les arcades et s’arrête devant le numéro 228. De l’extérieur, le bâtiment passe presque inaperçu, sa façade de style haussmannien se confondant volontiers avec celle des immeubles voisins. Il est salué par le groom, en costume noir, chapeau rond caractéristique et gants blancs, gravit les trois marches, pousse la porte tournante et parvient dans le hall d’entrée. Il est venu l’année dernière à la même époque et pourtant : le faste du lieu le saisit une nouvelle fois. Une profusion de colonnes, de miroirs et de fauteuils de style Louis XVI l’accueille et il se sent propulsé dans un autre temps. S’il pouvait choisir, il s’imaginerait au début du XXe siècle, à côtoyer tous les grands de ce monde qui ont établi ici leurs quartiers parisiens. Il se dirige vers le comptoir en foulant, au sol, une splendide mosaïque de marbre.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Bonjour Monsieur, bienvenue à l’hôtel Meurice. Que puis-je faire pour vous ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ Bonjour, j’ai réservé une table au restaurant Meurice.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Bien sûr Monsieur, je vais prévenir le restaurant. C’est à quel nom ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ Julien Davenne.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Julien Davenne</em>, du nom du héros veuf du film de Truffaut, <em>La chambre verte</em>. Un patronyme qui pour lui prend tout son sens, qu’il utilise régulièrement depuis des années, mais qui demeure suffisamment confidentiel pour ne pas éveiller les soupçons chez ses interlocuteurs. Un appel est passé puis, dans la minute, le maître d’hôtel, costume trois pièces bleu marine, la raideur en étendard, vient à sa rencontre, se présente avec tout le cérémonial que requiert sa fonction puis le conduit à une table ronde, placée le long d’une fenêtre.</p>
<p style="text-align: justify;">Quel cadre magnifique ! pense-t-il en regardant autour de lui. Les lustres de cristal rivalisent de splendeur avec les marbres, les bronzes les fresques sur les murs et au plafond, dans une harmonie subtile d’or et de blanc. Tout cela produit sur lui un sentiment de déférence, telle que celui qu’il peut avoir en pénétrant dans un lieu sacré. D’ailleurs, les autres clients semblent au diapason : ne parviennent jusqu’à lui que de lointains chuchotements et bruits de couverts.</p>
<p style="text-align: justify;">Il prend connaissance du menu puis, à peine quelques minutes plus tard, le maître d’hôtel vient s’enquérir de son choix.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Ce sera le tourteau, suivi du tronçon de turbot, blettes et coquillages.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Très bien Monsieur. Et pour finir ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ Je prendrai le baba au rhum.</p>
<p style="text-align: justify;">Le maître d’hôtel a à peine tourné le dos qu’une jeune femme fait son apparition et dépose sur la table encore immaculée un panier de pains – blanc, complet, au sésame, au pavot, aux céréales, aux noix, il y en a vraiment pour tous les goûts – et du beurre. L’alliance est divine, à mille lieux des tartines qu’il se prépare chaque matin.</p>
<p style="text-align: justify;">Les amuse-bouches arrivent à leur tour, la farandole de légumes cuits sur des rochers de sel et accompagnés d’une tapenade maison – à se damner – puis le médaillon de chèvre au miel – un régal. Dès qu’il termine son verre d’eau, un chef de rang surgit à pas feutrés d’on ne sait où pour le resservir, puis repart aussi discrètement qu’il est arrivé.</p>
<p style="text-align: justify;">L’entrée est une merveille pour les yeux et les papilles. Le tourteau est enveloppé dans de fines lamelles de courgettes surplombées d’un zeste de pamplemousse, et accompagné de caviar gold et d’une de ses pinces. Sans oublier deux fines tranches de pain incrustées de courgettes et de corail. Le tout compose un véritable tableau dans les tons vert, rouge et or. Et la saveur en bouche est grandiose. Le plat le laisse sur son petit nuage. Le turbot, cuit à la vapeur, est servi avec ses tiges rouges de blette et une ronde de coquillages, tous plus succulents les uns que les autres. Il prend le temps de savourer chaque plat, il sait qu’il s’est engagé dans un marathon gustatif, il lui faut rester raisonnable. A chaque mets, il sort son téléphone et prend une photo, en douce, tel un touriste ou un simple gastronome. Il ne faut pas oublier ce qu’il a goûté, surtout.</p>
<p style="text-align: justify;">Le sublime baba au rhum est précédé d’une ronde de sorbets acidulés qu’il déguste lentement. A la fin du repas, il s’attarde quelques minutes et tente de regrouper ses impressions. Il passe en revue, mentalement, la qualité des produits, la maîtrise des cuissons, la créativité, le rapport qualité-prix et la régularité. A son arrivée, le maître d’hôtel lui a présenté les produits utilisés, leur provenance. Bon point. Le turbot était-il parfaitement cuit ? Et la présentation était-elle digne de celle qui l’a subjugué dans un autre palace le mois dernier ? L’ensemble valait-il le prix affiché ? Rassembler ses idées. Ne pas se laisser influencer par le cadre et le service, en tous points parfaits ici, mais qui ne sont pas pris en compte.</p>
<p style="text-align: justify;">Il règle la note, traverse le somptueux hall d’entrée dans l’autre sens et se retrouve dehors, dans un concert de klaxons. Il fait quelques mètres avant de trouver refuge dans un café qu’il a repéré au préalable. Là, à l’abri de tous, il peut sortir son carnet et prendre des notes, enfin. Seul son stylo pourrait le trahir : la mention « Guide Michelin » y est inscrite sur la tranche, en fines lettres dorées.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Les Gobelins</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 28 Aug 2015 08:48:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 7]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Je sais pas vous, mais moi je trouve que c’est pas facile d’être un petit garçon. Enfin, je veux dire : un garçon pas grand. Eh oui, je suis le [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Je sais pas vous, mais moi je trouve que c’est pas facile d’être un petit garçon. Enfin, je veux dire : un garçon pas grand. Eh oui, je suis le plus petit de ma classe… De la 6<sup>e</sup> B au collège Auguste Rodin. Il y a pas mal de types à l&rsquo;école qui se moquent de moi. Ils rigolent quand je passe à côté d’eux, ou alors m’appellent « le nain », « le troll », « Passe-partout »… Quelle imagination, n’est-ce pas ? Moi je fais celui qui n’entend pas. Quand j’arrive chez moi, je fais comme si de rien n’était, j’ai pas envie que ma mère se tracasse pour ça… Parfois, elle me dit : « la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe ». Ou alors : « tout ce qui est petit est mignon ». J’essaie de me répéter ça le plus souvent possible. Mais parfois, y’a rien à faire : après une journée de « minus » par-ci, « microbe » par là, j’ai plus envie d’être zen. Je m’enferme dans ma chambre et je pleure un bon coup. Tout doucement, pour que ma mère se doute de rien.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui par exemple, c’était un jour sans. Nathan et Lucas m’attendaient au début du boulevard Arago, pas loin du métro Gobelins. Je les avais bien vus, je pensais juste qu’ils allaient se foutre de moi, comme d’habitude. Cette fois-ci, ils m’ont carrément craché dessus ! J’ai senti leur infâme bave dégouliner le long de mon oreille droite. J’avais les larmes au bord des yeux, mais j’ai serré les poings le plus fort possible pour qu’elles restent bien au chaud.</p>
<p style="text-align: justify;">J’aimerais tellement être un mec super grand et musclé ! Tout le monde aurait peur de moi. Et ceux qui m’embêtent, je leur casserais la gueule. Ou alors si j’avais de supers pouvoirs, je m’enfuirais très vite, en quelques secondes. Les types resteraient comme des imbéciles, sans savoir ce qui s’est passé.</p>
<p style="text-align: justify;">Vous allez me prendre pour un fou, mais mon rêve, c’est de me faire piquer par une araignée radioactive ! J’aurais une force incroyable, je pourrais m’accrocher aux murs comme Spiderman, et je sentirais les dangers venir. Alors les araignées, je les tue jamais. Mon copain Alexandre – dit Alex – il en a très peur. Dans sa maison en Bretagne, il y en a plein ! J’aime bien y aller, je me dis que parmi elles, il y a peut-être celle qui changera ma vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Allez, je vais me coucher maintenant, j’ai une interro de maths demain, et la prof, elle rigole pas !</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: justify;">J’ai entendu le réveil sonner mais je reste sous ma couette, encore quelques minutes. Ma mère finira bien par venir me tirer du lit ! Elle s’approche déjà, je reconnais ses petits pas sautillants. Elle ouvre la porte d’un geste décidé, et lance un : « Benjamin, tu as vu l’heure ? Allez debout, vite ! ». Comme je reste immobile, elle s’avance vers moi. Tout d’un coup, elle pousse un cri, repart presque en courant. Je l’entends dire à mon père : « Bruno, Benjamin a disparu ! » C’est quoi cette histoire ? Elle m’a pas vu ou quoi ?</p>
<p style="text-align: justify;">Je me lève d’un bond, il faut que j’aille la rassurer. Je fais un grand pas vers la porte, et là crac ! On dirait que mon pyjama a rendu l’âme. Je jette un coup d’œil et là, je n’y crois pas : il y a de grandes jambes poilues dans mon pantalon ! Mais qu’est-ce qui se passe à la fin ? Je cours voir mes parents dans la cuisine, mais quand ils m’aperçoivent, ils se lèvent, affolés, comme s’ils avaient vu un fantôme.</p>
<p style="text-align: justify;">« Qui êtes-vous jeune homme, qu’avez-vous fait de notre fils ? demande mon père, à deux doigts de pleurer. J’ai peur, je l’ai jamais vu comme ça.</p>
<p style="text-align: justify;">_ C’est une blague papa ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ J’appelle la police. »</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant que mon père compose un numéro sur son portable – elle est vraiment pas drôle cette blague – je file aux toilettes. Là aussi, je vois qu’il y a quelque chose de pas normal ! Je me lave les mains et lève les yeux pour me regarder. Je dois avoir une tête de déterré pour que même mes parents ne me reconnaissent pas. Non mais c’est pas possible !! Qu’est-ce qui m’arrive ? Ce que j’ai devant moi, c’est pas moi ! C’est un type qui me ressemble, avec les cheveux qui lui tombent sur les oreilles, des boutons sur le front, des poils éparpillés sur les joues, et surtout, une bonne quinzaine de centimètres de plus ! J’essaie de rassembler mes esprits : qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Qui est ce type ?</p>
<p style="text-align: justify;">Tout d’un coup, alors que mon père se met à tambouriner sur la porte – « vous êtes fait comme un rat, mon petit gars, la police arrive dans 2 minutes ! » – j’ai un flash : ce type pas jojo, boutonneux et maigrichon, c’est moi ! Enfin, c’est moi dans 4 ans, à 16 ans ! J’ai entendu parler de la puberté, je sais que ça change le corps et que c’est pas facile de s’y faire. Et puis je vois bien à quoi ils ressemblent, les mecs du lycée. À ça ! Ils essaient de se donner un genre mais au fond, ils sont mal dans leur peau. Merde ! Mes parents ont vraiment appelé la police !</p>
<p style="text-align: justify;">La sonnette d’entrée retentit. Ils sont rapides, ces flics ! Qu’est-ce qu’ils me veulent ? J’ai rien fait, moi ! Je me suis enfermé à double tour, ils devraient mettre un peu de temps à me déloger de là. Pourtant, trente secondes plus tard, j’entends de gros coups sur la porte. Ils veulent la défoncer ! Ils y vont pas de main morte : le bois commence déjà à se fendiller. Tout d’un coup, la porte vacille et je fais un bond en arrière. Deux agents m’attrapent par les bras. Ils me font mal ! Il y en a un qui sort une paire de menottes et me la met aux poignets. Le contact du métal froid me fait sursauter.</p>
<p style="text-align: justify;">« Alors monsieur, qu’avez-vous fait de Benjamin ? me demande un autre type, resté jusque-là en retrait.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Mais c’est moi Benjamin ! Papa, maman ! Vous voyez pas que c’est moi votre fils ?</p>
<p style="text-align: justify;">Mes parents secouent la tête. Je remarque que ma mère a les yeux rouges, bouffis.</p>
<p style="text-align: justify;">_ On va l’emmener au poste et le cuisiner, ne vous en faites pas » reprend le policier.</p>
<p style="text-align: justify;">Ils me tirent vers l’entrée. J’essaie de résister, mais ils sont trop forts ! Je vois mes parents s’éloigner. Je leur crie une dernière fois : « Papa ! Maman ! C’est moi, votre fils, Benjamin ! Né le 3 août 2003 ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Tout d’un coup, je sens une main chaude sur mon épaule. Et la voix de ma mère ! Elle est redevenue toute douce, elle me dit « Mais oui mon chéri, je sais bien que tu es né le 3 août 2003, c’était le plus beau jour de ma vie ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Je me frotte les yeux, et n’en reviens pas : je suis à nouveau dans ma chambre ! Un coup d’œil à mes jambes : elles sont redevenues toutes petites, alléluia ! Ma mère me prend dans ses bras, je sens l’odeur familière de sa crème mélangée à son parfum. Je ne veux changer ça pour rien au monde, je suis tellement bien comme je suis !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Saint François-Xavier</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 28 Jul 2015 15:29:03 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Il n’en voyait pas le bout : au milieu de la pièce sens dessus dessous, parmi un amoncellement de vêtements, de CDs, de serviettes et d’assiettes, trônaient déjà cinq grandes caisses [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Il n’en voyait pas le bout : au milieu de la pièce sens dessus dessous, parmi un amoncellement de vêtements, de CDs, de serviettes et d’assiettes, trônaient déjà cinq grandes caisses de livres remplies à ras bord… Il en avait accumulé tant que cela en quelques années ? Et combien, parmi eux, avait-il réellement lu ?</p>
<p style="text-align: justify;">« Pff… » fit-il en lui-même, dépité, en envoyant valdinguer <em>Le Voyage au bout de la nuit</em> de Céline, qu’il se promettait de lire depuis dix ans, au bas mot. L’ouvrage atterrit directement en haut de la pile qu’il s’apprêtait à enfourner dans la sixième caisse.</p>
<p style="text-align: justify;">Deux jours plus tard, Renaud emménageait avec Emilie. D’ici là, tout devait disparaître dans le studio que ses parents lui avaient loué dès son obtention du bac, rue de Babylone, à 500 mètres de chez eux. Et il n’était pas en avance… C’était cette bibliothèque aussi ! On aurait dit qu’elle contenait un double-fond, tant il parvenait à y extraire de livres, de manière quasi ininterrompue. Tout d’un coup, sa main se figea. Sans avoir besoin de l’examiner, il reconnut sans peine la couverture glacée aux bords écornés. Ah ça, le roman avait beaucoup circulé dans la famille. Il retourna le livre et l’examina de plus près. Tant de souvenirs remontèrent alors à la surface.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se revit sept ans plus tôt, en ce début de mois de juillet. Il se rappela la peur au ventre lorsqu’il se dirigeait vers le lycée Victor Duruy qu’il avait quitté un mois plus tôt. L’attroupement devant la grille d’entrée. Les visages fermés, dans l’attente des résultats. La course vers les feuilles punaisées sur le mur d’affichage. Le soulagement, la joie immense en découvrant qu’il avait été reçu avec mention.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais le vrai souvenir, c’était un an auparavant. Les épreuves du bac de français. Même s’il avait choisi la voie scientifique, Renaud avait préparé très sérieusement cette matière. Il avait toujours apprécié les cours et, surtout, il savait comme sa réussite dans cette discipline importait à son père, grand lecteur, passionné de littérature. Seulement, le jour J, rien ne se passa comme prévu. Aucune appétence pour aucun des sujets proposés. Rien ne se passait, aucune connexion ne se faisait dans sa tête. Au bout d’une heure, en sueur, proche de l’abandon, il se ressaisit et se décida pour la dissertation : « En quoi l’évocation d’un monde très éloigné du sien permet-elle de faire réfléchir le lecteur sur la réalité qui l’entoure ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Il chercha dans ses souvenirs, convoqua Montesquieu, Molière, Stendhal – « Bonjour l’originalité » ne pouvait-il s’empêcher de penser en recopiant ces noms sur sa copie – mais en littérature contemporaine, aucune référence ne lui venait. Le vide intersidéral. Pourtant, Madame Feuillade le leur avait bien répété : « Il faut varier les époques ! » Quelle note pouvait-il espérer s’il rendait une copie moyenne, avec les mêmes auteurs et citations que tous ses camarades ? Que penserait son père, lui qui avait passé tant de temps à lui parler de Sartre, Camus, Aragon, Prévert… ? C’était trop bête, il n’allait pas risquer de le décevoir pour ça !</p>
<p style="text-align: justify;">Pris de panique, il se mit à fouiller dans ce qui lui restait de matière grise et miraculeusement, un nom émergea : Etienne Lauret. Puis un roman, <em>Rien ne sert</em>, et son extrait : « Subitement, une pensée lui vint : voir ce peuple si différent vivre en parfaite harmonie provoqua en lui une profonde tendresse pour les siens. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bien sûr, ce nom ne dirait rien à son correcteur – son œuvre encore moins puisqu’il les avait tous les deux inventés – mais Renaud doutait sérieusement qu’il puisse avoir le temps de <em>googliser</em> le personnage.</p>
<p style="text-align: justify;">Il sortit du lycée avec le sentiment du devoir accompli, descendit la rue de Babylone le cœur léger et tourna dans la rue Vaneau le sourire aux lèvres. Mais quand il arriva chez ses parents, ce fut la douche froide.</p>
<p style="text-align: justify;">« Quoi ?! Mon fils serait un menteur ! hurla son père lorsque Renaud lui eut avoué la supercherie. Renaud, est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ? C’est inacceptable ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Au dîner familial, quelques heures plus tard, son père était méconnaissable. Toujours profondément affecté par la tromperie, il avait les yeux rouges et gardait le silence. Au dessert, il se leva sans un mot et s’enferma dans son bureau jusqu’au coucher. Au petit matin, alors que son épouse et sa jeune fille dormaient paisiblement, il entra en trombes dans la chambre de Renaud.</p>
<p style="text-align: justify;">« Mon fils, tu ne seras pas un menteur. J’ai trouvé la solution, laisse-moi faire. »</p>
<p style="text-align: justify;">Encore à moitié endormi, Renaud n’eut pas la moindre idée de ce que son père voulait dire mais remarqua, dès le dîner suivant, le retour de l’harmonie familiale. C’était amplement suffisant. Tout juste nota-t-il les heures que son père passaient enfermé dans son bureau, le soir et le week-end.</p>
<p style="text-align: justify;">Au bout de six mois à ce rythme, un beau dimanche de juillet, le père sortit de son bureau les joues en feu, au bord de l’hystérie.</p>
<p style="text-align: justify;">« Réunion familiale ! Tous dans le salon ! » cria-t-il à tue-tête.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque son épouse et ses deux enfants furent assis dans le canapé, il se plaça face à eux et jeta sur la table basse, devant lui, un paquet de feuilles blanches.</p>
<p style="text-align: justify;">« Voilà le travail ! reprit-il, avec fierté.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Qu’est-ce que c’est ? demanda sa femme, doucement.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Lisez ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Renaud s’empara de la pile de feuilles dont la tiédeur indiquait leur récente sortie de l’imprimante.</p>
<p style="text-align: justify;">Le titre lui sauta au visage. <em>Rien ne sert. </em>Il vérifia le nom de l’auteur sur la partie supérieure à gauche : celui d’Etienne Lauret était bien indiqué.</p>
<p style="text-align: justify;">« Mais Papa ! Je…</p>
<p style="text-align: justify;">_ Je t’avais dit que j’allais arranger ça. Je vais maintenant le faire publier, à compte d’auteur s’il le faut ! Mais jamais l’un des miens ne pourra être traité de menteur. »</p>
<p style="text-align: justify;">Et il tint parole. Les maisons d’édition à qui il envoya son roman refusèrent l’histoire de ce journaliste qui passe un hiver dans un village mongol retiré de la civilisation. Alors il le fit publier lui-même, à ses propres frais.</p>
<p style="text-align: justify;">Le jour des résultats du bac, lorsqu’il retourna chez ses parents leur annoncer la bonne nouvelle, Renaud trouva son père avec un paquet à la main. En déchirant l’emballage bordeaux, il sentit sous ses doigts une couverture glacée qu’il n’oublierait jamais.</p>
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		<title>Réaumur-Sébastopol</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 09 Jul 2015 14:58:41 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 3]]></category>
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		<category><![CDATA[métro]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">A 6h30, il se réveilla en sursaut et ouvrit un œil : rien de plus que la gardienne de l’immeuble voisin qui sortait les poubelles. Rassuré, il referma les yeux et remonta son sac de couchage. Une heure et demie plus tard, les cris et rires des enfants qui prenaient le chemin de l’école le tirèrent d’un sommeil agité. Il se leva, enroula son duvet et le plongea dans son sac à dos, au milieu de son pantalon, ses t-shirts et ses caleçons. Il regarda derrière lui et, voyant qu’il n’avait rien oublié, partit en direction du <em>Saint-Raymond,</em> situé à l’angle de la rue Réaumur et de la rue Saint-Denis.</p>
<p style="text-align: justify;">Il vivait dans la rue depuis un an mais dans ce quartier depuis quelques mois seulement. Le patron du café, le bien-nommé Raymond, avait pris sous son aile  ce trentenaire tout timide, qui s’offrait une bière pression une fois par semaine et dont il semblait savourer chaque gorgée, comme un nectar divin. Il avait proposé à Adrien de garder ses affaires pendant la journée, et d’utiliser le lavabo en sous-sol pour se laver les dents. Ce n’était pas grand-chose, mais cela offrait au jeune homme non seulement un semblant de vie sociale, qu’il appréciait particulièrement, mais aussi la garantie de retrouver ses affaires à la nuit tombée.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme tous les matins, il poussa la porte en verre du café et aperçut immédiatement Raymond, au téléphone derrière le comptoir, qui lui adressa un signe de tête amical. Alors qu’il se dirigeait vers l’escalier qui menait au sous-sol, il dépassa un jeune serveur d’une vingtaine d’années, qui ignora copieusement son sourire. Adrien passa son chemin en laissant échapper un soupir. Il n’apprécie pas que j’utilise les toilettes du bar et alors ? pensa Adrien. Il croisait fréquemment ce genre d’individus hostiles, et essayait de faire en sorte que cela l’atteigne le moins possible.</p>
<p style="text-align: justify;">Il était encore perdu dans ses pensées lorsqu’il la vit. Assise de l’autre côté de l’escalier, un ordinateur devant elle, l’air concentré par ce qu’elle lisait. Son cœur se serra dès qu’il l’aperçut. Ce n’était pas possible ! Et pourtant : il reconnut facilement les yeux noisette, légèrement en amande, les taches de rousseur et la chevelure blond vénitien. Quinze ans s’étaient écoulés, mais elle avait à peine changé. Elle lui semblait même plus jolie qu’avant, sans ses joues rondes et ses cheveux coupés court. Laura, son amour de lycée. Elle était donc revenue à Paris ? Après le bac, elle avait tout quitté (lui y compris) pour vivre le rêve américain à New York. Malgré tout, il avait toujours pensé qu’ils se retrouveraient quelques années après. Et puis les mails s’étaient espacés avant de devenir très rares, il avait perdu son travail puis son appartement, et voilà. Quinze ans passés dans un souffle.</p>
<p style="text-align: justify;">Naturellement, il voulut contourner l’escalier pour aller lui parler mais eut subitement un mouvement de recul. Comment allait-elle réagir s’il se présentait à elle avec son jean élimé et sa veste tachée ? Mal rasé, les joues creusées et les yeux cernés, il savait que cette dernière année lui avait fait prendre dix ans. Dorénavant il évitait de croiser son regard dans la glace, histoire de ne pas remuer le couteau dans la plaie. Non, il préférait encore qu’elle garde l’image du lycéen drôle et en pleine santé.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsqu’elle se mit à effectuer un léger mouvement de tête, semblant indiquer une rotation dans sa direction, il prit peur et fonça au sous-sol. Il se lava les dents avec hâte, craignant plus que tout de la rencontrer ici, dans cet endroit exigu, et remonta les marches au pas de course. Un coup d’oeil dans sa direction et il la vit debout, en train de regrouper ses affaires et de ranger son ordinateur dans sa pochette. Alors qu’elle mettait son sac sur l’épaule et s’apprêtait à partir, Adrien fut pris d’une impulsion soudaine et, vingt secondes après elle, sortit du bar. Il la suivit alors qu’elle traversait la rue Réaumur en direction du grand magasin de déstockage Kookaï. Il attendit patiemment qu’elle pénètre dans le grand bâtiment et qu’elle en ressorte, une heure plus tard, les bras alourdis de paquets. Il descendit à sa suite dans le métro, se rendit comme elle à Parmentier, demeura à proximité lorsqu’elle déjeuna en terrasse avec une amie, et la suivit enfin jusqu’en bas d’un immeuble de la rue des Vinaigriers dans le 10<sup>e</sup>. Pendant tout ce temps, il demeurait perdu dans ses pensées, comme hypnotisé par la vision de Laura. Il avait pourtant prévu, ce jour-là, de se rendre dans une agence d’intérim pour laquelle il avait effectué une mission de manutentionnaire il y a deux mois de cela et de passer au Pole Emploi. C’était comme si, depuis qu’il avait revu Laura, il n’était plus libre de ses mouvements. Comme s’il était condamné à la suivre, où qu’elle aille.</p>
<p style="text-align: justify;">Le soleil commençait à faiblir lorsqu’elle sortit de l’immeuble où elle s’était engouffrée quatre heures plus tôt. Comme elle, il reprit le métro jusqu’à la station Réaumur-Sébastopol. Avec stupeur, il la vit pénétrer dans un immeuble qu’il connaissait bien, à quelques numéros seulement du lieu qu’il s’était choisi pour y passer ses nuits. Il eut du mal à en croire ses yeux : depuis un an, elle était si près de lui, à une centaine de mètres, sans qu’il en ait eu la moindre intuition ! Ce soir-là il s’endormit heureux, avec la sensation étrange que sa vie avait pris un nouveau tournant.</p>
<p style="text-align: justify;">Le lendemain matin, il retourna au café, en priant intérieurement pour que Laura soit là. Par miracle, il la remarqua à travers la vitre, à la même place que la veille. À peine entré, il croisa le visage interloqué de Raymond et alla immédiatement le voir au comptoir.</p>
<p style="text-align: justify;">« Eh ben alors, tu as disparu hier mon grand ? J’ai cru qu’une mouche t’avait piqué…, lui fit-il de sa voix de stentor.</p>
<p style="text-align: justify;">_ Je suis désolée Raymond, dit Adrien en chuchotant presque, pour ne pas éveiller l’attention de Laura. J’ai retrouvé quelqu’un de très important pour moi, mais je n’ai pas envie qu’elle me voie comme ça. Je te raconterai tout cela le moment venu. Tiens, je te laisse mon sac, si tu veux bien. »</p>
<p style="text-align: justify;">Raymond attrapa le vieil Eastpack d’un air suspicieux, pendant qu’Adrien allait se placer contre le comptoir, à une position stratégique qui lui permettait de surveiller Laura sans être vu. Quelques minutes plus tard, le scénario de la veille se reproduisit et, guidé par un étrange élan, Adrien bondit comme un clown sorti de sa boîte, à la poursuite de Laura.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant une dizaine de jours, la vie d’Adrien ne tourna qu’autour de Laura. C’était tout ce qui comptait désormais : il était littéralement envoûté par son ancien amour.</p>
<p style="text-align: justify;">Et puis, un matin, il vit avec stupeur que sa place habituelle, derrière l’escalier, était vide. Il crut à un simple empêchement, mais le lendemain, c’était la même chose, ainsi que le surlendemain. Pris de panique, Adrien se mit à la guetter en bas de son immeuble, à toutes heures du jour et de la nuit, puis élargit ses recherches à tout Paris, mais sans succès. Au bout de six mois à ce rythme, il s’avoua vaincu. Plus jamais il ne la recroiserait.</p>
<p style="text-align: justify;">Cinq ans plus tard, Adrien s’était marié et avait retrouvé du travail – il était commercial pour une société de traitement contre l’humidité – lorsqu’il se rendit un soir au <em>Saint-Raymond,</em> après un rendez-vous client dans le quartier. Cela faisait trois ou quatre ans qu’il n’y avait plus mis les pieds, depuis qu’il avait quitté le quartier pour un appartement à Bagnolet. Il eut un pincement au cœur lorsqu’il se rendit compte que tout avait changé, du propriétaire à la décoration, en passant par les serveurs. Il s’installa au comptoir et commanda un demi, pied de nez à ses années dans la rue.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors qu’il jetait un œil dehors, aux gens qui passaient, il l’aperçut. Il lui fallut se pincer pour y croire, mais c’était bien elle : les cheveux au carré mais toujours le visage constellé de taches de rousseur et les yeux en amande. Elle tenait d’une main une poussette et de l’autre une petite fille châtain.</p>
<p style="text-align: justify;">Le cœur encore battant, il la laissa s’éloigner. Lorsqu’il sortit, elle était devenue un minuscule point, là-bas sur le boulevard.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Place de Clichy</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 02 Jul 2015 10:46:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 13]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 2]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>À la sortie du métro Place de Clichy, en direction du lycée Jules Ferry, se trouve un kiosque à journaux. De taille moyenne, il est ouvert tous les jours sauf [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">À la sortie du métro Place de Clichy, en direction du lycée Jules Ferry, se trouve un kiosque à journaux. De taille moyenne, il est ouvert tous les jours sauf le dimanche, de 5h30 à 20h30. Le mardi cependant, Etienne, l’occupant des lieux, s’autorise une petite entorse à sa routine, et met la clef sous la porte à 19h. Il faut dire qu’un rendez-vous l’attend, qu’il ne manquerait pour rien au monde : tous les mardis, Etienne retrouve sa bien-aimée Liliane.</p>
<p style="text-align: justify;">Liliane vit à Chartres. Tous les mardis à 17h, elle quitte son travail, se rend à la gare et monte dans le train de 17h22. Une heure plus tard, elle arrive à Montparnasse, prend la ligne 13 et attend Etienne en haut des marches du métro.</p>
<p style="text-align: justify;">À 19h passées, lorsque Etienne abaisse son rideau de fer, il a le sourire aux lèvres. Souvent, il a déjà repéré sa douce, passée devant son kiosque à plusieurs reprises, lui adressant un signe de la main. D’autres fois, si le métro a fait des siennes, il sait qu’elle sera tout juste parvenue en haut de l’escalier, le souffle court et les joues rosies, quand il se dirigera vers elle.</p>
<p style="text-align: justify;">À 63 ans, ce nouvel amour est inespéré pour lui. Quand il y a deux ans il s’est séparé de sa femme, avec qui il tenait le kiosque à journaux, il pensait vivre ses dernières années en solitaire, et avec une double charge de travail. Il voyait sa vie concentrée autour du même programme : lever à 5h, ouverture du kiosque une demi-heure plus tard, réception des journaux et des magazines, remplissage des bordereaux de livraison, gestion du stock et accueil des clients jusqu’au soir. Avec Michèle, c’était autre chose : ils pouvaient se répartir les missions et se relayer pour répondre aux clients.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui, il assume toutes ces tâches tout seul, et doit trouver des âmes charitables pour garder la boutique dès qu’il a besoin de faire une pause quelques instants. Les habitués du kiosque sont devenus ses compagnons, les gérants des trois cafés de la place ses collègues de travail.</p>
<p style="text-align: justify;">Jusqu’à l’année dernière, il avait tiré un trait sur toute vie sentimentale. Cette perspective ne l’enchantait guère, mais il fallait bien qu’il s’y fasse. C’était sans compter l’intervention de René, fidèle lecteur du <em>Monde</em> et de <em>l’Express</em>, tout jeune marié malgré ses 68 ans bien sonnés. Cet habitué lui avait vanté les mérites d’un site de rencontres en ligne, grâce auquel il avait retrouvé l’amour. Etienne n’avait pas Internet, mais René proposa de se charger de tout : création du profil, échanges de messages et sélection des femmes, puis proposition de créneaux de rencontre. Etienne accepta de remettre son destin dans les mains de René. Un dimanche, comme ils ne travaillaient pas tous les deux, Etienne prit le train vers Chartres, pour y faire la connaissance de Liliane. Âgée de 55 ans, elle tenait un salon de coiffure en plein centre-ville et avait une grande fille de 28 ans. Elle lui plut tout de suite. Grande et mince, elle avait de longs cheveux noirs qui lui tombaient sous les épaules. Son regard gris plein de douceur exprimait des envies de tendresse.</p>
<p style="text-align: justify;">Etienne rencontra quelques autres femmes, à Paris et ailleurs, mais malgré la distance, c’est Liliane qu’il désirait. Il retourna la voir et lui avoua ses sentiments naissants. Quand Liliane reconnut les partager, ce fut l’un des plus beaux jours de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Depuis quelques mois, Liliane vient à Paris pour y passer la soirée du mardi, jusqu’au petit matin. Le samedi soir, c’est Etienne qui part pour Chartres, et ne rentre que tard le dimanche. Il pense avoir recouvré une seconde jeunesse. Lorsqu’il se regarde dans la glace le matin, ce n’est plus un homme aux cheveux blancs et au visage fatigué qu’il voit, mais un jeune amoureux aux yeux pétillants et au sourire affirmé.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce mardi soir, Etienne a déjà remarqué Liliane. Elle est arrivée juste avant 19h, lui a adressé un grand sourire en longeant les présentoirs de journaux puis est retournée l’attendre à sa place habituelle. Seulement, ce n’est pas un jour comme les autres. Hier, alors qu’il sortait de l’Indiana Café pour sa pause de 11h, il a vu Liliane passer devant lui, en le frôlant presque. Le temps de reprendre ses esprits, le cœur battant, il a hurlé « Liliane ! » mais c’était trop tard, elle avait déjà tourné vers le boulevard de Rochechouart. Pourtant, à cette heure-là un lundi, elle aurait dû être dans son salon de coiffure, les ciseaux à la main. Il l’avait pourtant laissée à la gare de Chartres dimanche soir !</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’a cessé d’y repenser depuis hier matin. De retourner les choses dans sa tête. D’essayer de comprendre pourquoi elle lui a caché sa venue. Tout à l’heure, il a répondu au sourire de Liliane mais au fond de lui, il bouillonne. En descendant le rideau de fer, il pense à ce qu’il va lui dire. En même temps, il est pris de tristesse. Une femme comme elle ne pouvait pas réellement aimer un type comme lui, vieux, fatigué, qui travaille comme un fou. Elle a forcément rencontré quelqu’un d’autre, plus jeune, plus riche. À son salon de coiffure ? Encore un de ces vieux beaux qui viennent se faire couper les cheveux toutes les semaines et glissent au passage leur numéro dans la poche de leur coiffeuse. À moins qu’elle ne soit restée inscrite sur le site de rencontres ! Elle aurait donc continué à flirter avec des hommes, alors que lui, Etienne, s’imaginait déjà quitter le kiosque pour aller vivre à Chartres ? Finalement quand il était seul, il ne s’imaginait rien, ce n’était pas plus mal.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s’approche de Liliane le cœur battant. Elle a un grand sourire.</p>
<p style="text-align: justify;">« Ca va mon chéri ? dit-elle en l’embrassant.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui, mais je préfèrerais qu’on parle d’hier. Tu m’as vu, non ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui… Tu te doutes déjà de ce que je vais te dire, alors… Je préfère quand même faire les choses bien, suis-moi. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le souffle court, il suit donc Liliane qui marche d’un pas rapide. Il remonte avec elle le boulevard de Clichy puis emprunte celui de Rochechouart, un trajet exactement identique à celui qu’il l’a vu suivre hier. Elle veut le narguer, c’est ça ? Il reste en retrait, les mains dans ses poches. Aucune envie de lui tenir la main alors qu’elle s’apprête à le quitter.</p>
<p style="text-align: justify;">Juste après avoir dépassé la chapelle sainte Rita, Liliane s’engage dans une petite rue sur la droite, et s’arrête devant la devanture d’un restaurant. Etienne aperçoit à l’intérieur des tables parfaitement dressées : nappes blanches, verres en cristal, serveurs semblant aux petits soins… L’un des murs de la pièce est entièrement occupé par une bibliothèque de bouteilles de vin, en bois foncé. Quel endroit magnifique ! pense alors Etienne. Pourquoi veut-elle m’emmener là ? Un dîner exceptionnel pour une soirée d’adieu, quelle idée cruelle !</p>
<p style="text-align: justify;">« On entre ? demande Liliane, avec le même sourire vissé au visage.</p>
<p style="text-align: justify;">— Allez, répond Etienne en grognant presque.</p>
<p style="text-align: justify;">Le maître d’hôtel les accueille avec un grand sourire, lui aussi, qui agace particulièrement Etienne. Il le suit malgré lui vers le fond du restaurant. C’est là qu’il la remarque. La table devant laquelle il s’arrête est parsemée de pétales de rose.</p>
<p style="text-align: justify;">— Mais je… je ne comprends pas, qu’est-ce que c’est ?</p>
<p style="text-align: justify;">Liliane se tourne alors vers lui.</p>
<p style="text-align: justify;">— Veux-tu m’épouser, mon chéri ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Monceau</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Jun 2015 09:34:26 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 2]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Sonia claqua la porte de son appartement derrière elle et descendit les escaliers au pas de course, entraînée par Spike. Dès qu’elle se dirigeait vers le placard de l’entrée pour [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Sonia claqua la porte de son appartement derrière elle et descendit les escaliers au pas de course, entraînée par Spike. Dès qu’elle se dirigeait vers le placard de l’entrée pour y attraper sa laisse, le petit chien se mettait à remuer la queue de façon frénétique, flairant la prochaine balade. À un an, le terrier australien était en pleine forme. Joyeux et vif, il s’était fait à la vie en appartement mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’étaient les promenades au parc Monceau, situé à quelques centaines de mètres à peine. Dès qu’il se retrouvait à l’air libre, c’était lui qui menait la danse. Il connaissait le chemin par cœur : une fois sur l’asphalte, il tournait à gauche et descendait la rue de Prony en sautillant vers la Rotonde du parc, sa maîtresse à bout de laisse. Et gare à Sonia si elle avait un autre parcours en tête !</p>
<p style="text-align: justify;">Ce jour-là, Sonia était plus qu’heureuse de se mettre au vert, ne serait-ce qu’une vingtaine de minutes. Aux prises avec sa thèse qu’elle n’arrivait pas à terminer, elle avait besoin, régulièrement, de souffler. Spike était le compagnon idéal pour cela : attentif, il savait se faire oublier lorsque Sonia avait envie de tout envoyer balader, et lui faire la fête lorsqu’elle prenait une pause bien méritée. Et puis surtout, il lui avait permis de combattre ce sentiment de solitude qui grandissait en elle depuis plusieurs mois.</p>
<p style="text-align: justify;">Moins de trois minutes après leur départ, ils franchissaient déjà les hautes grilles d’entrée en fer forgé. Sonia reprit le contrôle et emprunta l’allée centrale. Avec une autre allée perpendiculaire, la bien nommée Comtesse de Ségur, c’étaient les deux seules voies autorisées aux animaux. Et cela lui convenait bien. Depuis qu’elle avait croisé, aux abords du petit lac et de ses colonnades, l’homme pour qui elle avait développé une haine immense, elle se cantonnait au parcours canin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’était il y a quelques mois. Âgé d’à peine huit semaines, Spike venait d’arriver chez elle. L’acclimatation était difficile : le chiot ne cessait de farfouiller dans ses affaires, grignotait ses cahiers et faisait ses besoins au coin du canapé. Sonia, qui terminait un article pour une grande revue de sociologie, essayait d’avoir les yeux partout, sans toujours beaucoup de succès. Au bout de quelques jours à ce rythme, le petit chien commença à refuser la nourriture qu’elle lui donnait et à vomir sur son plancher. Un jour en particulier, elle trouva le jeune Spike particulièrement affaibli et fut prise de panique. Par miracle, un vétérinaire recevait juste à côté, rue de Fortuny, et avait de la place dès le lendemain.</p>
<p style="text-align: justify;">À 16h, Sonia patientait dans la gigantesque salle d’attente du docteur Vanesta. Son petit Spike recroquevillé sur les genoux, elle parcourait du regard les murs blancs ornés de tableaux contemporains lorsque la porte s’ouvrit. Un homme d’une quarantaine d’années, la peau bronzée et les muscles saillants, l’invita à le suivre. Ils empruntèrent un long et large couloir, dépassèrent plusieurs vitrines remplies d’objets d’art, et parvinrent jusqu’à une grande pièce baignée de lumière.</p>
<p style="text-align: justify;">« Installez-vous je vous prie, lui dit-il en désignant deux chaises transparentes en plastique, face à son bureau. Quel est le problème ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Spike ne mange plus rien, et malgré ça, il vomit sans cesse. Il a dû perdre pas mal de poids. Je ne comprends pas ce qui lui arrive&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">—D’accord, on va voir ça. »</p>
<p style="text-align: justify;">Il prit le chien dans ses bras et partit dans la salle attenante. Quelques minutes après, il revint avec une radio qu’il s’empressa de montrer à Sonia :</p>
<p style="text-align: justify;">« Regardez-moi ça. La radio indique clairement que votre chien a ingurgité quelque chose qu’il n’aurait pas dû.</p>
<p style="text-align: justify;">Sonia observa attentivement la partie qu’il indiquait du doigt : un objet en forme de T se détachait distinctement.</p>
<p style="text-align: justify;">—Qu’est-ce que c’est à votre avis ?</p>
<p style="text-align: justify;">—C’est à vous que je devrais demander ça… Sans doute quelque chose de métallique. Il faut opérer sans tarder. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La peur au ventre, alors qu’il ne lui inspirait aucune confiance – elle ne pouvait s’empêcher de trouver suspects son bronzage et sa carrure d’athlète – Sonia confia Spike au docteur Vanesta. Elle repartit avec la culpabilité en bandoulière. Le médecin le lui avait bien fait ressentir : c’était de sa faute si Spike vivait avec un objet métallique dans le ventre !</p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant le lendemain, le vétérinaire lui rendit le chiot, l’air désolé :</p>
<p style="text-align: justify;">« Nous n’avons rien trouvé Madame. Comme il est petit, nous ne pouvions pas le laisser ouvert sur la table d’opération trop longtemps. Revenez me voir si les vomissements reprennent. »</p>
<p style="text-align: justify;">Mais les vomissements reprirent… Sonia lui achetait les croquettes les plus chères, l’emmenait prendre l’air au parc ou chez ses parents en banlieue, rien n’y faisait.</p>
<p style="text-align: justify;">Au bout d’une dizaine de jours, elle retourna voir le docteur Vanesta qui, comme la première fois, décida d’opérer le petit terrier australien sur le champ.</p>
<p style="text-align: justify;">Seulement, lorsqu’elle revint le chercher le jour suivant, c’est sa jeune assistante qui l’attendait.</p>
<p style="text-align: justify;">« Le docteur Vanesta n’est pas là ? Tout va bien ?</p>
<p>— Tout va bien Madame, rassurez-vous. Spike n’a rien du tout.</p>
<p>Elle partit chercher le petit chien, qui bondit vers Sonia dès qu’il l’aperçut.</p>
<p>— Je ne comprends pas… Il n’a rien ? Et cet objet en T alors, qu’est-ce que c’était ?</p>
<p>— La montre du docteur Vanesta.</p>
<p>— La montre du quoi ?</p>
<p>— Du docteur Vanesta. Elle est apparue sur les radios lorsqu’il tenait votre chien.</p>
<p>— Quoi ?! Vous voulez dire qu’on a opéré un chiot deux fois à cause de l’incompétence d’un docteur ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’assistante demeura silencieuse, l’air gênée. Sonia, les joues en feu, le souffle court, prit Spike dans les bras et sortit du luxueux cabinet en courant.</p>
<p style="text-align: justify;">En changeant de vétérinaire, elle comprit que les vomissements étaient dus aux saletés que le chiot avalait ; outre une surveillance stricte, quelques comprimés avaient suffi pour que les choses rentrent dans l’ordre. Après plusieurs jours de colère intense, pendant lesquels elle avait réfléchi à la meilleure stratégie de défense, elle s&rsquo;était finalement résolue à oublier cette histoire. Après tout, Spike était un chien heureux et en bonne santé.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais elle se l’était promis : la prochaine fois qu’elle croiserait le docteur Vanesta en train de faire de faire son jogging – la première fois cette simple vision l’avait paralysée – elle la lui ferait bouffer, sa saloperie de montre en or.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Pigalle</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 03 Jun 2015 09:39:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 12]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 2]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Tous les matins, il quittait sa maison de la rue Meslay, proche du Grand Châtelet, pour se rendre à son atelier, à deux pas du village Montmartre. Il parcourait les [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Tous les matins, il quittait sa maison de la rue Meslay, proche du Grand Châtelet, pour se rendre à son atelier, à deux pas du village Montmartre. Il parcourait les deux kilomètres à pied, à son rythme, en prenant garde à tout ce qui pouvait venir des airs ou de la terre. Il avait appris, comme chaque Parisien se déplaçant à pied, à développer une remarquable agilité du regard et était aujourd’hui capable d’anticiper toute collision, quelle qu’elle fût.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce matin-là, il pressa le pas, tout impatient qu’il était de mettre la dernière main à son <em>Mercure attachant ses talonnières</em>, la sculpture qu’il devait présenter pour sa réception à l’Académie des Beaux-Arts. Pas encore entièrement satisfait du buste du dieu romain, il souhaitait dédier sa matinée à un nouveau travail de polissage.</p>
<p style="text-align: justify;">En vrai perfectionniste, c’est finalement la journée entière qu’il consacra aux retouches de son travail, si bien que lorsqu’il sortit, il faisait déjà nuit. Alors qu’il refermait la lourde porte en bois et s’apprêtait à rentrer chez lui, il entendit un ensemble de bruits mêlés, sorte de vacarme innommable qui lui glaça le sang. Son atelier était situé dans une zone calme, au-delà des grands boulevards, et seuls les râles des chiens errants venaient d’habitude troubler ses pensées. Il avança de quelques pas vers la source de lumière qu’il devinait postée au-dessus de lui. Une bande d’individus, venus d’on ne sait où, le bouscula avant même qu’il eût pu lever les yeux. Aux oubliettes sa vision fine et sa capacité d’anticipation ! Il se retourna et eut une vision telle qu’il pensa d’abord être dans un mauvais rêve. Autour de lui, circulaient des hordes de gens bruyants, dans ce qui lui sembla être un décor de hautes habitations, éclairées de toutes parts par des lampes d’une puissance encore inédite. A ses pieds, la terre habituelle qui remplissait malgré lui ses souliers à la fin de chaque journée avait été remplacée par un matériau paraissant dur et froid, de couleur grise. Il tapota le sol du pied pour vérifier ses impressions et sursauta, tant il fut surpris par sa rudesse. Le tapage ambiant n’était pas seulement dû aux échanges animés entre les personnes qui croisaient son chemin. Un brouhaha indescriptible, fait de rires, peut-être de cris, et de sons variés au sein desquels il lui semblait parfois déceler un semblant de mélodie, l’enveloppait. Quel rêve étrange que celui-ci ! Il devait vraiment être extenué, avec la présentation de sa sculpture, pour imaginer de telles sottises ! Mais le fait d’avoir cette réflexion ne prouvait-il justement pas qu’il était bien éveillé et que la situation qu’il était en train de vivre n’était rien d’autre que la réalité ?</p>
<p style="text-align: justify;">Il fut alors saisi d’une peur immense. Pourquoi se trouvait-il ici et surtout, comment en partir ? Alors qu’il était perdu dans ses pensées, deux jeunes filles dont l’accoutrement le stupéfia – elles étaient vêtues comme des hommes ! – passèrent devant lui en riant. Il prit alors la décision de remonter la rue vers le village Montmartre, d’où provenaient la majorité des sons et des illuminations. Les quelques personnes étranges qu’il croisa en chemin lui jetèrent des regards perplexes ou amusés. Au bout de quelques mètres seulement, il arriva sur une place où régnait une agitation comme il n’en avait jamais vue auparavant. Un mélange de couleurs, de lumière et de bruits qui lui donnait le tournis. Et pourtant les rues de Paris où il avait ses habitudes étaient tout sauf une promenade de santé ! Sur sa gauche, il découvrit avec stupeur la façade d’un immeuble entièrement recouverte d’un panneau avec des lettres dont la puissance et la couleur lui firent mal aux yeux. Il déchiffra « Folies Pigalle ». De quoi diable pouvait-il s’agir ? Il fit quelques mètres et fut abordé par un homme de petite taille, sans cheveux, entièrement vêtu de noir. Après s’être placé au milieu de la rue, en quelque sorte pour lui barrer le passage, l’individu s’approcha de lui et commença à lui parler dans le creux de l’oreille.</p>
<p style="text-align: justify;">« Hé l’ami, si c’est nous que tu cherchais, tu viens de nous trouver.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s’écarta de l’homme pour lui répondre.</p>
<p style="text-align: justify;">— Je cherche mon chemin. La rue Meslay, vous connaissez ?</p>
<p style="text-align: justify;">_ Je connais Svetlana et Irina qui, elles, t’attendent. Des poupées russes comme tu les aimes ! Regarde, c’est là que ça se passe. »</p>
<p style="text-align: justify;">Devant l’air goguenard de l’homme, il jeta un oeil dans le lieu qu’il lui indiquait du doigt. Derrière les épais rideaux et malgré la pénombre, il devina une scène sur laquelle semblait se trouver une femme quasiment nue. Une femme nue ! Sur une scène ! Quelle cité pouvait-elle bien donner libre cours à de telles mœurs ? Se pouvait-il qu’il ait tant marché sans s’en apercevoir ? Choqué par cette vision, il dépassa l’homme sans un mot.</p>
<p style="text-align: justify;">Quelques pas plus loin, alors qu’il se dirigeait vers une nouvelle façade qui attirait son attention de l’autre côté de la rue, il manqua de se faire renverser par une structure métallique roulante, plus rapide qu’un cheval au galop. Un peu sonné, il vit un homme aux cheveux ras, affublé d’une sorte de culotte longue, sortir de sa machine, l’air excédé.</p>
<p style="text-align: justify;">« Tu peux pas regarder quand tu traverses, Ducon !</p>
<p style="text-align: justify;">—Je vous demande pardon, cet endroit m’est inconnu.</p>
<p style="text-align: justify;">L’homme, qui s’était approché, le détailla rapidement.</p>
<p style="text-align: justify;">—Tu vas à une fête déguisée ? Eh ben, t’as pas lésiné sur le costume !</p>
<p style="text-align: justify;">— Pouvez-vous m’indiquer la route du Grand Châtelet ? Je crois m’être égaré.</p>
<p style="text-align: justify;">Derrière lui, d’autres machines attendaient et un son strident, fort désagréable, se fit entendre.</p>
<p style="text-align: justify;">— Tu m’as pris pour un plan de Paris ? Allez j’y vais, j’ai pas que ça à faire, moi. »</p>
<p style="text-align: justify;">L’homme reprit place dans son engin et repartit si vite qu’il le frôla presque.</p>
<p style="text-align: justify;">Il recula de quelques pas et, à présent à l’abri, s’assit brusquement. Le sol était d’une dureté sans nom, mais il n’en avait que faire. Il se sentait tellement fatigué, tellement perdu ! Il sentit que ses nerfs étaient sur le point de lâcher et se laissa aller. Très vite, il fut rattrapé par un torrent de larmes, d’une violence telle que sa respiration se fit difficile. Il demeura un certain temps ainsi, la tête dans les mains. Ce n’est que lorsqu’il sentit le contact de quelque chose ou de quelqu’un contre son épaule qu’il ouvrit les yeux. Un homme lui parlait, sans doute depuis plusieurs minutes.</p>
<p style="text-align: justify;">« Monsieur ? Monsieur ? Vous m’entendez ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Il se releva brusquement et se trouva face à un homme vêtu d’un costume et d’un chapeau bleus. Un rapide coup d’œil autour de lui et il vit avec un dépit immense qu’il était toujours au même endroit.</p>
<p style="text-align: justify;">« Ah bonsoir monsieur. Tout va bien ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Je me suis égaré, il me semble.</p>
<p style="text-align: justify;">— Oui c’est ce qu’on dirait. Vous me montrez vos papiers ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Quels papiers souhaitez-vous que je vous fasse voir ?</p>
<p style="text-align: justify;">—Bon il est tard, je n’ai pas envie de plaisanter. Vos papiers d’identité, monsieur.</p>
<p style="text-align: justify;">— Je n’ai pas cela, je ne sais pas ce dont il s’agit.</p>
<p style="text-align: justify;">— Nous allons régler ça au poste. Suivez-moi monsieur.</p>
<p style="text-align: justify;">— Au poste ? Quel poste ? Ecoutez monsieur, laissez-moi simplement vous dire mon nom ! Je suis Jean-Baptiste Pigalle.</p>
<p style="text-align: justify;">— Haha ! Et moi je suis Robert Lepic ! Allez, on y va gentiment. »</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Tuileries</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 03 Jun 2015 09:37:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 1]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il était arrivé à Paris depuis une semaine. Dans son petit village de Haute-Garonne, il ne pouvait espérer trouver une place de serveur en plein mois de mars. Saint-Bertrand-de-Comminges continuait [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Il était arrivé à Paris depuis une semaine. Dans son petit village de Haute-Garonne, il ne pouvait espérer trouver une place de serveur en plein mois de mars. Saint-Bertrand-de-Comminges continuait à se vider de ses habitants et son château médiéval ne parvenait plus à retenir les touristes en dehors de la période estivale. Bruno venait de se séparer de sa femme Elodie avec qui il avait monté une petite crêperie, en plein cœur de la ville rose. Si elle avait choisi de rester dans leur appartement, pour lui, il en aurait été de toute façon hors de question. Il n’aurait pas supporté d’affronter tous les matins la multitude de souvenirs qu’ils s’étaient construits ensemble. Il était retourné chez ses parents. Dans leur couple, c’était lui, le sentimental, voilà tout.</p>
<p style="text-align: justify;">Son cousin Fabien lui avait parlé d’une place de garçon de café qui venait de se libérer dans le jardin des Tuileries : le cadre était agréable, les clients, des touristes qui se montraient peu avares en pourboire, et surtout, il lui fallait changer d’air, et vite.</p>
<p style="text-align: justify;">Une pile de CV sous le bras, quelques vêtements jetés à la hâte dans un sac de sport, et il avait sauté dans le premier avion pour Paris.</p>
<p style="text-align: justify;">Son entretien au <em>Café Tuileries</em> s’était parfaitement passé. Son patron, un Auvergnat, l’avait immédiatement mis à l’aise et souhaitait le faire commencer dès le lendemain. Mais surtout, Bruno avait été impressionné par la beauté du lieu. Il en avait un peu honte mais malgré ses précédentes – quoique rares – visites dans la capitale, ce jardin lui demeurait encore inconnu. Ses grandes et larges pelouses parfaitement entretenues, ses fontaines, son musée…Le café lui-même avait du cachet, avec sa devanture blanche et rouge et ses dizaines de tables en fer forgé blanc, disposées autour de l’un des deux petits bassins ronds. Le printemps était au rendez-vous cette année et même si ce n’était qu’un frémissement, il le sentait, la nature commençait déjà à reprendre ses droits.</p>
<p style="text-align: justify;">La semaine s’était déroulée sans fausse note. Ses collègues l’avaient bien accueilli parmi eux et un groupe d’Américains lui avait même laissé un pourboire de 10 euros. Il y avait juste un autre serveur dont il s’était immédiatement méfié. François, la cinquantaine bien sonnée, l’air maladif et les joues rouges, lui avait lancé des regards mauvais dès son arrivée. Bruno le soupçonnait même d’être à l’origine de la disparition d’un billet de cinq euros sur l’une de ses tables, le premier jour. Il était là depuis quelques mois, mais comme il fuyait toute discussion, personne ne savait qui il était ni d’où il venait.</p>
<p style="text-align: justify;">En ce samedi de la fin du mois de mars, Bruno était de bonne humeur et comptait les heures jusqu’au soir. Il se rendrait à l’anniversaire du frère de Fabien et profiterait le lendemain d’un jour de repos plus que mérité. S’il aimait travailler au soleil – ce début de printemps était particulièrement éclatant et la température avait allègrement dépassé les 20 degrés – les heures étaient longues, pleines de clients exigeants.</p>
<p style="text-align: justify;">Vers 18h – plus que deux heures à tenir ! – il servit deux bières à deux jeunes gens entre lesquels il pouvait percevoir une forte attirance, mâtinée de retenue. A tel point qu’il en déduisit qu’il devait s’agir de l’un de leurs premiers rendez-vous. Elodie et lui s’amusaient souvent à essayer de deviner la nature des relations qui unissaient les clients de la crêperie. Ils n’avaient généralement pas de réponses à leurs suppositions, mais se lançaient quand même dans des théories créées à partir des mots saisis ou des gestes volés. Il chassa ces pensées de son esprit et se dirigea vers une autre table de sa zone. Toutes les tables du café avaient en effet été regroupées par zones, puis chacune assignée à un serveur. Comme ses collègues, Bruno était responsable de l’encaissement de ses tables. S’il y trouvait un pourboire, c’était à lui de l’empocher et à personne d’autre. Pas question ici de se partager quoi que ce soit. Contrairement à la crêperie, régnait le chacun pour soi.</p>
<p style="text-align: justify;">Il débarrassa une nouvelle table et, alors qu’il remettait les chaises en place, il vit le petit couple se lever pour partir, sans avoir réglé. Il hâta le pas pour les rattraper : le prix des consommations serait immédiatement déduit de sa paye, déjà loin d’être mirobolante.</p>
<p style="text-align: justify;">« Excusez-moi, vous avez oublié de me régler.</p>
<p style="text-align: justify;">Les deux amoureux se retournèrent.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah désolés, nous avons payé directement après de l’un de vos collègues.</p>
<p style="text-align: justify;">— Un collègue ?</p>
<p style="text-align: justify;">Bruno n’en croyait pas ses oreilles. Le système des zones était suffisamment clair pour que chacun s’occupe de ses propres tables. Il se reprit rapidement.</p>
<p style="text-align: justify;">— Pouvez-vous me dire comment il est ?</p>
<p style="text-align: justify;">— Assez maigre, les joues un peu rouges….</p>
<p style="text-align: justify;">— Ah je vois, les coupa-t-il malgré lui. C’est vraiment incroyable de faire ça !</p>
<p style="text-align: justify;">Bruno était tellement choqué par cet acte de malveillance qu’il en avait presque les larmes aux yeux. Ce n’était que dix euros de perdus, mais au-delà de la somme, il ne supportait pas l’idée qu’on puisse vouloir lui faire du mal, sans raison.</p>
<p style="text-align: justify;">— Comment ça ? demanda le jeune homme.</p>
<p style="text-align: justify;">— Ca fait une semaine que je travaille ici et ce n’est pas la première fois qu’il me fait ça. Je viens du Sud et franchement, c’est dur ici.</p>
<p style="text-align: justify;">Devant l’air contrit des deux jeunes, Bruno s’en voulut de s’être épanché de la sorte. Il les salua rapidement et repartit vers le café. En chemin, il croisa François qui esquissa un sourire narquois. C’en était trop : qu’avait-il fait à ce type pour qu’il puisse chercher à le voler ? Cette fois-ci, il l’avait démasqué, mais qui sait combien de fois dans la semaine il s’était fait avoir, comme un bleu ? On lui avait dit que Paris était une ville difficile, que les gens étaient durs, qu’il ne s’y ferait pas d’amis. Il n’avait pas voulu croire tous ceux qui l’avaient mis en garde, mais peut-être étaient-ce eux qui avaient raison ?</p>
<p style="text-align: justify;">Il était à deux doigts de jeter son tablier lorsqu’il vit le petit couple se diriger vers lui. La jeune fille déposa une pièce dans sa main et lui glissa, avant de tourner les talons :</p>
<p style="text-align: justify;">« C’est pour vous, et tenez bon ! ».</p>
<p style="text-align: justify;">Le sourire aux lèvres, il repartit vers de nouveaux clients.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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		<title>Les Sablons</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Berengere]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 03 Jun 2015 09:08:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoires de métro]]></category>
		<category><![CDATA[Ligne 1]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le boulevard Maurice Barrès a la particularité, comme les autres voies qui longent les bois de Paris, de n’être occupé que d’un côté. Seuls les numéros pairs ont ici droit [&#8230;]</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Le boulevard Maurice Barrès a la particularité, comme les autres voies qui longent les bois de Paris, de n’être occupé que d’un côté. Seuls les numéros pairs ont ici droit de cité, et la majorité de leurs habitants jouissent d’une vue imprenable sur le Bois de Boulogne. Le week-end, de nombreuses familles se retrouvent au Jardin d’Acclimatation, à deux pas. Je me souviens de ce jardin comme si c’était hier. Les animaux de la ferme, le Dragon, le labyrinthe des glaces, la rivière enchantée… Quand mes parents me prévenaient, au début de la semaine, que nous nous y rendrions le dimanche suivant, je ne pensais plus qu’à cela. Aux manèges. Aux miroirs déformants. A la maison inversée… A tel point que je devenais obnubilée par ce lieu. Mais avant cela, il fallait aller voir la tante Denise. C’était une sorte de marché que j’avais conclu, à 8 ans, avec mes parents, las de me voir piquer des colères chaque fois que le nom de ma grand-tante était prononcé.</p>
<p style="text-align: justify;">Je détestais aller dans son appartement, situé dans l’un des immeubles les plus anciens et défraîchis du boulevard. Les murs décrépis, les objets recouverts de poussière, les tables ornées de napperons en dentelle auxquels il était interdit de toucher… Tout produisait sur moi une intense sensation de malaise. Je parvenais à me contenir un temps puis, généralement au bout d’une heure, je me mettais à tanner mes parents et finissais par hurler.</p>
<p style="text-align: justify;">Cela devait faire 15 ans que je n’avais pas remis les pieds à Neuilly. La dernière fois, c’était à la mort de Denise. Ma mère avait insisté pour que je l’accompagne dire adieu à cette tante qu’elle avait connue drôle et fantasque, et que je n’avais vu que rabougrie et mutique.</p>
<p style="text-align: justify;">Lorsque je réalisai que le cabinet de Jean-Philippe Perche se trouvait dans le quartier où j’avais passé une partie de mon enfance, le dernier souvenir de ma tante, étendue sur son lit une place dans sa robe en velours noir, les yeux fermés, me traversa l’esprit. Mais je ne prêtai pas plus d’attention que cela à la coïncidence. Ce n’est qu’en arrivant devant le numéro 60 et en voyant les façades des constructions voisines que je reconnus l’endroit : l’immeuble, désormais flambant neuf, était difficilement identifiable et pourtant, c’était bien celui de Denise ! Un peu sonnée, je me dépêchai malgré tout de pénétrer dans le hall. Je trouvai sans peine la lumière et sursautai devant les changements qui y avaient été apportés. Autrefois pièce minuscule aux murs lambrissés, l’entrée avait pris des dimensions impressionnantes et était désormais entièrement parée de marbre. Mais malgré la beauté du lieu, la sensation de malaise que je croyais disparue depuis 15 ans refit brutalement son apparition. Etait-ce l’appréhension de participer à ma première séance d’hypnose ?</p>
<p style="text-align: justify;">A l’époque, je voulais arrêter de fumer et j’avais déjà tout essayé – sans succès. Un an auparavant Marlène, une collègue de l’agence, m’avait parlé de l’hypnose, qui faisait des miracles, selon elle. Un peu effrayée par l’idée, je n’avais pas donné suite, Marlène avait quitté l’agence pour d’autres horizons, le temps était passé… et je fumais toujours. Alors un soir, prise d’une nouvelle quinte de toux, je décidai de jeter mon paquet et d’appeler l’hypnotiseur dont j’avais conservé la carte.</p>
<p style="text-align: justify;">Je me retrouvai donc trois mois plus tard – M. Perche était un hypnotiseur à succès – dans l’immeuble de ma tante Denise. Lorsque je sonnai à l’interphone, après ce que j’espérais être ma dernière cigarette, une voix féminine m’indiqua le 3<sup>e</sup> étage. Ce n’est qu’en arrivant sur le palier et en voyant que la porte de gauche était entrouverte qu’une angoisse sourde s’empara de moi. Elle s’amplifia à mesure que je m’approchai de l’appartement dans lequel j’avais passé, enfant, tant d’après-midi.</p>
<p style="text-align: justify;">Je poussais la porte et je reconnus tout. Le papier peint jauni avait été bazardé, la vieille moquette retirée, les meubles changés, mais c’était bien la même petite entrée donnant sur un large couloir, le même double séjour où une jeune femme, blouse blanche et chignon serré, m’invita à entrer. Alors que j’étais assise tout au bord d’un fauteuil, dans cette grande pièce baignée de lumière, chaque minute qui passait augmentait mon mal-être. J’avais le souffle de plus en plus court. Un mal de crâne s’empara de moi et mes mains devinrent moites, presque mouillées. Et ce Jean-Philippe Perche qui n’arrivait pas… Au bout de 10 minutes d’attente, au bord du supplice, je me levai d’un bond, traversai le couloir, et claquai la porte sans un mot. Je dévalai les escaliers et me retrouvai à l’air libre. Je donnerais beaucoup pour revivre la sensation de plénitude de ce moment. Un mélange d’extrême bien-être et de soulagement, comme si, en m’enfuyant de là, j’avais échappé à quelque chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Je ne sais pas ce qui m’attendait là-bas, et je ne le saurai jamais. En revanche, je n’ai plus jamais retouché à une cigarette de toute ma vie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bérengère de Chocqueuse</strong></p>
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