J’ai rencontré Anaïs Brunet juste avant l’après-midi de signatures prévue dans la librairie Les Traversées à Paris, à l’occasion de la sortie son nouvel album Le Grand Poulpe chez Sarbacane. Elle m’a raconté son entrée dans l’édition, m’a parlé de ses (nombreux) projets actuels et futurs, les illustrateurs qu’elle admire, son utilisation de la gouache… J’ai passé un très bon moment avec elle et j’espère que vous aussi en lisant ce texte !

Chapeau melon et livres en cuir : Bonjour Anaïs, merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à mes questions. Dans Le Grand Poulpe comme dans Belle maison, la mer est très présente. pourquoi ?

Anaïs Brunet : Les deux albums sont un peu liés. Belle maison est une maison de vacances et je n’envisage pas les vacances sans la mer. C’est en fait mon deuxième album : le premier sur lequel j’ai travaillé sortira en septembre prochain sous le titre Belle année. Pour ces deux albums, j’ai écrit le texte et produit l’image. Pour mon nouveau projet, j’avais envie de travailler différemment en me reposant plus sur le texte. J’ai donc demandé à mon éditrice si elle avait en réserve un texte à illustrer. Elle en avait justement un qui se passait sous la mer, et qu’elle m’a proposé parce qu’elle avait accroché aux planches qui se passent sous la mer dans Belle maison.

Page de titre du Grand Poulpe et sa jolie dédicace à l’aquarelle à ma fille 🙂

 

CMLC. Comment as-tu fait la connaissance de ton éditrice ?

A.B : Quand j’ai décidé de me lancer dans l’illustration jeunesse, je me voyais plus au départ être illustratrice qu’auteur-illustratrice. On m’avait dit d’envoyer un portfolio aux maisons d’édition mais je trouvais ça assez vain. J’ai préféré dessiner un imagier qui pourrait être éventuellement un projet de livre, et je l’ai envoyé à mes dix maisons d’édition préférées. Sarbacane a aimé et celle qui est devenue mon éditrice, Emmanuelle Beulque, a souhaité me rencontrer. Ce qui lui a posé question c’est qu’il n’y a pas d’histoire, et ce n’est pas non plus un imagier didactique pour apprendre les mots. C’est juste quelque chose de poétique. J’avais écrit un texte histoire d’en mettre un mais ce n’était pas super… Au moment de la rencontre je leur ai aussi parlé du projet sur lequel j’étais alors en train de travailler, Belle maison. J’avais déjà réalisé la moitié des images, que j’avais emportées avec moi. Elle a souhaité le publier aussi ! Le rêve.

CMCL : Est-ce que Belle année paraîtra remanié ?

A.B : Finalement pas tant que ça. Les douze planches étaient terminées quand je les ai montrées à mon éditrice et comme le texte n’allait pas du tout, on l’a laissé de côté. J’ai terminé Belle maison, j’ai fait le Grand Poulpe et Emmanuelle mon éditrice m’a dit “Ce serait dommage de ne pas publier Belle année“. Donc elle l’a excavé et m’a dit “Il est mieux que dans mon souvenir, on va toucher à pas grand chose !” Elle avait peur si on touchait aux originaux après 2 ans de perdre l’élan de l’époque, d’autant qu’il s’agit de gouache. elle m’a demandé des retouches assez minimes que j’ai faites sur Photoshop, et j’ai entièrement réécrit le texte. Ce sont les deux mêmes personnages que dans Belle maison, Noufou et Lise, qui se baladent pendant les douze mois de l’année. Chaque planche offre une vue poétique sur le mois en cours. tout est dans la sensibilité, ce qu’on ressent : par exemple l’humidité de novembre, les fleurs qui éclosent au printemps, les odeurs… J’ai voulu créer une ambiance, beaucoup plus qu’une narration.

CMCL : Et pour le texte ?

A.B : On voulait des phrases courtes, puisque ce sont des planches doubles, pleines de détail. On a imaginé que les deux enfants de Belle maison passent l’année loin d’elle et lui envoient chaque mois une petite carte postale. Le texte est donc un petit message d’amour adressé chaque mois à la maison.

CMCL : Revenons à Belle maison, l’album par lequel j’ai connu ton travail. T’es-tu inspirée de ta maison de vacances ?

A.B : Sur le plan affectif oui, sur le plan formel, pas du tout. Sur le plan affectif en effet, on avait une maison de famille pour laquelle j’avais des sentiments très forts. Quand on entrait dans cette maison, on ressentait vraiment des ondes positives, on y dormait très bien, et on avait le sentiment d’un lieu vivant, enveloppant, c’était incroyable. J’y suis retournée il y a deux ans avec mes enfants et je les ai vu sentir la même chose – et dormir jusqu’à 9h, eux qui se réveillent d’habitude aux aurores… C’est une maison charmante, dans son jus. Je pense que cette présence bienveillante s’explique par l’architecture et par le fait aussi que c’est une maison de vacances, qui s’est transmise de génération en génération, dans laquelle les gens ont vécu des choses heureuses… Où on laisse les éléments vivre leur vie, prendre de l’ampleur… Comme, dans le livre, la branche de l’arbre qui entre dans la maison. Tout ça a à voir avec le lâcher-prise. Je me suis dit que j’allais écrire un livre pour essayer retranscrire ces émotions. J’ai eu un flash, j’étais très contente. Et je me suis dit : tant qu’à faire, autant laisser la maison parler elle-même.

Magnifique dédicace d’Anaïs Brunet (toujours à l’aquarelle) pour Belle maison.

 

CMLC : Où est-elle située cette maison ?

A.B : En Dordogne, le village s’appelle Le Pizou. J’ai d’ailleurs appelé mon chat Le Pizou car j’adore cet endroit !

CMCL : J’aimerais te demander quels sont les illustrateurs dont tu apprécies le travail ?

A.B : Mon illustratrice préférée et modèle c’est Gerda Muller. Elle est assez âgée maintenant donc ça fait un moment qu’elle n’a rien fait paraître. Ce qu’elle fait est vraiment merveilleux. Elle est publiée chez l’Ecole des Loisirs, ils viennent de ressortir un livre assez connu qui s’appelle Mon arbre. Elle me plaît énormément. C’est de la gouache avec un rehaut de crayon je pense. C’est extrêmement léché, très fin. La composition est incroyable : elle va occuper tout l’espace de la feuille avec une vraie profondeur de champ. L’œil se promène dans la scène. Mon préféré d’elle est Boucles d’Or. Elle a aussi adapté les Musiciens de Brême, si tu aimes ce conte. Bref, c’est vraiment sublime.

J’aime aussi beaucoup Marc Boutavant, l’auteur de Mouk, qui a été adapté en dessin animé. Ses compositions sont bien pleines, tu as bien le temps de regarder les images. Ses dessins ont à la fois un côté stylisé, très enfantin, et en même temps une vraie justesse. Cette tension m’intéresse vraiment beaucoup. Il a aussi fait la série des Ariol avec Emmanuel Guibert dans J’aime Lire. Ariol c’est un petit âne et les histoires sont à mourir de rire.

CMLC : Parlons technique justement. La gouache, c’est ce qui te définit par rapport aux autres illustrateurs ?

A.B : Il y en a d’autres qui l’utilisent, comme Gerda Muller dont on parlait plus tôt. Chez Sarbacane il y a un autre illustrateur, très connu, qui fait de la gouache : Max Ducos. Il est l’auteur du best-seller Jeu de piste à Volubilis. C’est splendide, très architectural. Ils publient aussi le travail de l’illustratrice Alexandra Huard, qui a fait Je suis la méduse, récemment (aux éditions Les fourmis rouges, NDLR). Elle a fait une version de Peter Pan (aux éditions Milan, NDLR) qui est sublime. Elle aussi fait de très belles gouaches. Chez Sarbacane elle a publié Tangapico, c’est l’histoire d’un bateau, c’est magnifique. Son tout premier livre est La Chose, c’est très amusant : c’est l’histoire d’une jeune femme qui tombe enceinte, et tout est raconté du point de vue de ses deux petits bouledogues français. ils ne comprennent pas pourquoi  tout d’un coup ils n’ont plus le droit de rentrer dans certaines pièces, pourquoi leur maîtresse se met à manger des glaces toute la journée…

CMCL : Merci pour ces belles découvertes ! Revenons à la gouache. Comment se passe le travail d’édition à partir de tes planches ?

A. B : Je donne les originaux à Sarbacane. J’ai un scanner pour leur envoyer mon travail et leur demander ce qu’ils en pensent, car ça se fait vraiment en collaboration un éditeur, un livre. Quand je leur livre l’original terminé, ils le numérisent en haute définition (chez un imprimeur). Le directeur artistique passe beaucoup de temps à essayer de retrouver les bonnes couleurs. Et ensuite il y a l’étape de l’impression, où il y a encore un écart entre ce qu’il y a à l’écran et ce qui sort en papier ! Et le chef de fabrication a 10-15 minutes pour faire ses réglages. C’est incroyable comme Sarbacane m’a laissé carte blanche, et comme ils ont essayé de rendre au mieux le livre. Et je ne leur ai pas facilité la tâche :  dans Belle maison il y un bleu outremer assez présent et le orange des cheveux de Lise, et ce sont les 2 couleurs les plus difficiles à obtenir ! Ils s’en sont super bien sortis, le bleu est vraiment éclatant.

CMCL : As-tu d’autres projets ?

A.B : Je suis sur un nouveau projet que je suis en train d’écrire ; je ne l’ai pas encore montré à mon éditrice, c’est un peu stressant. J’ai l’idée, je commence juste à écrire le texte. C’est une façon de travailler différente par rapport à ce que j’ai fait avant. Pour Belle année j’ai fait les planches avant, et pour Belle maison c’étaient des allers-retours incessants entre texte et image, et ça m’a un peu épuisé. Je bougeais l’un et ça bougeait l’autre, c’était assez chaotique par moments. C’est pour cela que j’aimerais d’abord caler un texte puis ensuite faire les images. C’est la première fois que je vais faire ça, on va voir ce que ça donne.

CMLC : Et d’ailleurs, la question que tout le monde se pose : comment es-tu devenu auteure-illustratrice ?

A.B : C’était un rêve de longue date. C’est aussi le problème du rêve : on ne s’autorise pas forcément à sauter le pas. Donc j’ai mis un peu de temps. Mais là je suis vraiment heureuse et j’ai envie de le faire le plus possible (Anaïs Brunet enseigne aussi les arts plastiques, NDLR).

 

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Un grand merci à Anaïs Brunet !